Le logement social face à la crise du mal-logement : regards croisés entre la France et l’Europe
Toute personne a droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale. – Art 30 de la Charte Sociale Européenne (révisée) – 1996
Toute personne a droit au logement. – Art 31 de la Charte Sociale Européenne (révisée) – 1996
Selon les chiffres du Parlement Européen dans une note écrite qui date de mai 2025, cette année près de 1,3 million de personnes, dont 400 000 mineurs, étaient sans domicile en Europe. En 2023, les personnes sans-abris en Europe étaient près de 1,2 million avec 18 000 personnes vivant dans des conditions de logement précaires. Ces chiffres illustrent ainsi une crise du logement qui ne touche plus seulement les ménages les plus précaires. Cette crise s’étend désormais progressivement à une partie croissante de la population.
Selon le rapport “10e regard sur le mal-logement en Europe” publié par la Fondation pour le Logement et la Fédération européenne des organisations nationales travaillant avec les sans-abris (FEANTSA), les personnes à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale sont plus susceptibles d’avoir une situation de sans-abrisme (environ 8,5%) contre celles qui ne se retrouvent pas dans une situation d’exclusion sociale (3,9%).
Source : Eurostat
En France, le sans-abrisme reste également une question alarmante. La Fondation pour le Logement des défavorisés a rendu public en février 2025 son 30e rapport sur l’État du mal logement en France en révélant qu’en 2024, 350 000 personnes étaient sans domicile. Entre autres, le rapport met en évidence la situation des personnes en situation de handicap, exposées davantage au mal logement. Si on compare les chiffres de ces dernières années, on remarque une hausse importante du sans-abrisme. On comptait ainsi en 2012 environ 143 000 personnes sans domicile.
Afin de pallier au sans-abrisme et à cette crise du mal logement, les institutions à l’échelle européenne ont commencé à s’emparer de cette question en jugeant désormais les États membres sur leurs résultats en matière de lutte contre le mal-logement. Une dynamique renforcée depuis la Déclaration de Lisbonne de 2021, qui fixe l’objectif ambitieux de mettre fin au sans-abrisme d’ici 2030. C’est durant la conférence de haut niveau qui s’est déroulée à Lisbonne en juin en 2021 et lors de la signature de la Déclaration de Lisbonne qu’une autre initiative d’engagement européen voit le jour : le lancement de la plateforme européenne de la lutte contre le sans-abrisme dans le but de mettre en place un dialogue et de faciliter l’accès au logement social pour les classes les plus défavorisées.
En France, le plan quinquennal pour le Logement d’abord et la lutte contre le sans-abrisme fut lancé en 2017 pendant le premier mandat d’Emmanuel Macron et sous le gouvernement d’Edouard Philippe avec comme ministre du Logement Julien Denormandie. Actuellement, nous nous trouvons dans la deuxième phase de ce plan ayant pour objectif l’accès immédiat et inconditionnel à un logement durable. Ce plan prévoit ainsi le développement des dispositifs comme l’intermédiation locative, les pensions de famille et le bail glissant, des dispositifs de logements accompagnés également au niveau social afin d’éviter tout retour en logement d’urgence sur une longue durée.
Une question peut donc se poser par rapport à cette crise croissante du mal-logement et les efforts des politiques publiques à l’échelle nationale et européenne : Quels sont les défis des politiques de logement abordable en France et en Europe et dans quelle mesure permettent-elles réellement de répondre à la crise du mal-logement, sans se substituer au logement social destiné aux plus précaires ?
La notion de logement abordable : une notion ambiguë au cœur des politiques publiques
Récemment, la notion de logement abordable s’est imposée dans le discours politique européen afin de répondre à la hausse des coûts du logement. Toutefois, ce concept demeure ambivalent, notamment si l’on considère la définition d’Eurostat, selon laquelle un logement est jugé abordable lorsqu’un ménage n’y consacre pas plus de 30 à 40 % de ses revenus.
Malgré l’ambiguïté, la notion de logement abordable s’est imposée dans le discours politique européen comme une réponse à la montée des coûts du logement. Le Conseil de l’Europe et l’ONU rappellent que l’accessibilité économique doit aussi garantir la capacité à subvenir à d’autres besoins essentiels (santé, alimentation, transport). Cependant, la réalité du marché montre que la majorité des logements dits abordables restent hors de portée des ménages modestes, notamment dans les grandes villes. Le concept de logement abordable, au-delà de son ambiguïté, reste surtout relatif aux revenus de chaque ménage et à ce que l’on entend par abordable, surtout dans une ville où les coûts de vie peuvent être plus élevés qu’ailleurs. Ce problème lié au concept de logement abordable est donc au cœur des politiques européennes. Le futur Plan européen pour le logement abordable, prévu pour 2026, vise à stimuler l’investissement dans ce secteur sans pour autant redéfinir clairement les critères d’accès.
Une politique européenne à la croisée entre logement social et logement “intermédiaire”/privé : une solution de logement visant les classes moyennes
Dans plusieurs pays européens, les politiques de logement abordable ont été conçues pour relancer la construction et attirer les investisseurs privés. Ce glissement vers le logement intermédiaire profite davantage aux classes moyennes qu’aux plus pauvres.
En France, à partir de 2014, le développement du logement locatif intermédiaire s’adresse à des ménages à revenus moyens. Il s’agit d’un logement subventionné et qui s’adresse aux investisseurs institutionnels avec des loyers de 10 à 15 % inférieurs à ceux du marché.
Ces programmes, souvent soutenus par des fonds publics, ont progressivement supplanté la production de logements très sociaux (PLAI), pourtant indispensables pour les ménages les plus précaires. En 2024, seulement 84 000 logements sociaux ont été produits contre 124 000 en 2016, tandis que 2,7 millions de ménages étaient en attente d’un logement social.
En Italie, suite à la disparition des fonds publics dédiés au logement social dans les années ‘90, les pouvoirs publics ont fait appel au capital privé. Par conséquent, les résidences sociales ou housing sociale1 sont devenues des produits d’investissements, moins accessibles pour les ménages à faibles revenus. Finalement, ce système aide davantage les classes moyennes plutôt que les plus démunis.
En Allemagne, la privatisation progressive du parc public a entraîné une hausse des loyers et une raréfaction du logement à bas coût. En Irlande, près de la moitié du parc social a été racheté par des fonds d’investissement, illustrant une financiarisation croissante du logement.
Ce glissement du logement social à logement intermédiaire privé devient ainsi un modèle commun à plusieurs pays européens. Ce modèle met en péril le principe du logement comme bien social et collectif, au profit d’une logique de rentabilité.
En France, la tension de ce glissement entre logement abordable pour les classes moyennes et le logement social se fait également sentir. La promotion du logement abordable est défendue comme solution de cohésion et mixité sociale. Le Plan du Logement d’Abord mentionné précédemment, a été relancé en 2023 (ayant des objectifs fixés pour 2027). Cependant, ce plan peine à répondre à l’ensemble des besoins sans un parc de logements accessibles.
Tout comme le soulignent la Fondation pour le Logement et la FEANTSA, il est urgent de mettre en place une action coordonnée à l’échelle européenne. Alors que le logement devient un facteur central d’inégalités et d’exclusion, l’Union européenne dispose aujourd’hui à la fois de l’opportunité et de la responsabilité de transformer cette crise en un levier de cohésion sociale.
Sans investissements massifs et durables dans le logement social, l’objectif européen de mettre fin au sans-abrisme d’ici 2030 restera un vœu pieux. La stratégie européenne actuelle demeure en effet dominée par une logique d’investissement privé, un manque d’harmonisation des politiques nationales et des objectifs insuffisamment contraignants en matière de logement très social. Face à l’ampleur de la crise du logement en Europe, la distinction entre logement social et logement abordable ne peut plus servir de paravent aux inégalités croissantes. Si l’Union européenne veut réellement faire du droit au logement un pilier de la cohésion sociale, elle devra dépasser la logique d’investissement pour affirmer une politique publique ambitieuse, centrée sur la dignité et la justice sociale.
- Le housing social en Italie désigne des initiatives visant à développer une offre de logements à prix abordables pour les ménages à revenus modestes ou moyens, qui ne peuvent pas assumer un loyer ou un crédit sur le marché privé, mais qui ne remplissent pas non plus les critères d’accès au logement social classique.
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